La cynique

Elle était là, assise sur son oreiller de soie, les bras croisés sur son ventre, à regarder d’un oeil las les draps éparpillés. Elle avait réajusté sa chemisette sur son épaule, avec une moue boudeuse en direction de la masse informe de l’homme qui dormait en travers du lit. Dans sa tête tournait sans cesse le même air monotone, un slogan publicitaire pour du fromage de chèvre, et elle n’arrivait pas à se l’enlever de la tête. Elle regarda quelques instants le ciel à travers la fenêtre, gris comme chaque jour depuis deux semaines. Quelques gouttes de pluie perlaient encore sur la vitre, vestiges d’une nuit fraîche de septembre. Elle aimait la pluie, et attendait chaque année le mois de novembre avec impatience.

L’homme ronfla en se retournant, elle ne jeta même pas ce regard attendri qu’on les femmes au matin sur les mâles qui les ont aimées. Elle se dit en pensant à lui qu’il était bien sympathique, et qu’ils s’entendaient bien. Puis elle s’aperçut que son vernis était encore défait, et pendant trois minutes dix secondes se demanda si elle avait encore du dissolvant. Elle n’aimait pas avoir du vernis à moitié défait, sa mère détestait cela, et elle avait pris l’habitude d’avoir ses ongles toujours très propres. Puis l’homme ronfla encore, et elle lui jeta un regard agacé, presque dégoûté, rejetant sa tête en arrière et contemplant le plafond en lançant un profond soupir d’exaspération.

Lentement et comme un chat qui descend d’un fauteuil, elle souleva ses longues jambes pour se glisser aux bords du lit. Elle remit les draps sur le corps nu de l’homme, puis alla coller son front contre la vitre froide pleine de la buée des respirations rauques de la nuit. Dehors, le gris des voitures sur la chaussée humide, et ces bâtiments de teinte ville triste amenaient le ciel bien haut au dessus de sa tête. Le ciel même semblait se confondre au reste, et s’amassait en masses compactes de nuages traînant, comme pour pleurer sur le monde.

Elle ne pensait pas à grand chose. La journée allait se passer de la même manière que s’était passée la précédente, elle accomplissait son travail assidûment et remplissait ses objectifs. Elle avait somme toute une vie bien rangée.

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Cynisme et cynismite

Chose tremblante, chose molle, chose sans vie, tu es vouée à la mort. Sache que le faible et le soumis n’ont pas leur place dans cette société, seuls survivent ceux qui d’un air détaché et sans vergogne battent le plus robuste des ennemis à l’endroit où il aura le plus mal.

La cynismite aigüe atteint les plus purs d’entre nous, ceux qui à l’aube de leur vie ont cru en la perfection de l’humanité. Ceux qui d’un oeil tendre et désespéré contemplent mélancoliques les plus pourris et mauvais d’entre nous. La cynismite parvient au coeur du coeur de l’homme en trois phases.

L’illusion du pur

L’âme s’élevant dans les cieux de sa vie naissante croit en la pureté de l’homme. Chaque coin de rue est prétexte à l’émerveillement. La femme qui tremble au moindre souffle d’homme, et croit en l’amour et en sa durée. La femme désespérée croit en l’amour et s’y projette dans des contes biscornus.

L’angélisme bafoué

Porte de la chapelle, jeudi, dix heures du matin. Une femme marche isolée sous un pont. Seule, elle observe l’ombre d’un homme qui la suit. L’ombre ne la dépasse pas, et se rapproche par derrière. Puis, une main glissée à la jupe, cette sensation d’être blessé ou sali quelque part.

L’insensibilisme robuste

On lit Georges Bataille. On lit Bukowski. On s’aperçoit que l’on n’est plus la chose tremblante d’avant. On fout des torgnoles aux connards, froidement. On est capable de parler en public, de tenir, guider la conversation, de faire illusion de sa supériorité. On rit sauvagement à la vie et à la mort. On se fout de tout, on n’est plus chez maman, on n’a pas peur de foutre le camp.